Rencontres maçonniques de Bourgogne le 16 avril 2011

Un collectif maçonnique interobédientiel en Bourgogne a organisé la première édition des Rencontres Maçonniques de Bourgogne, le Samedi 16 avril 2011 à DIJON, sous forme de conférence philosophique ouverte au grand public sur le thème suivant:
« Le courage : éthique individuelle, éthique démocratique ».
DijOnscOpe:
Les francs-maçons ont fait salle comble, samedi 16 avril 2011 à Dijon. Poussée par la curiosité (intellectuelle ?), une foule de 1.500 personnes a investi l'hôtel de ville pour assister à une conférence philosophique sur le courage... Il faut dire que les occasions sont rares d'entrapercevoir le "mystère de la franc-maçonnerie". Après un entretien avec Jacques Samouélian, président de l'ordre maçonnique du Droit humain, dijOnscOpe est allé recueillir quelques extraits d'une conférence qui, par sa haute tenue intellectuelle, aura finalement contribué à renforcer le mystère...
- L'interview de Jacques Samouelian, président du Conseil National de l'ordre maçonnique du Droit humain
Les francs-maçons cultivent le secret de leurs travaux : pourquoi engager aujourd'hui une ouverture grâce, par exemple, à cette conférence publique ?
"C'est justement sur l'interpellation des journalistes et du public que nous avons décidé d'extérioriser un certain nombre de nos actions. Pour bien que vous compreniez : je représente le Droit humain, une association qui compte 17.000 membres et qui comprend 500 à 600 loges - je ne sais même plus tellement il y en a ! Ici à Dijon, il doit y en avoir cinq je crois, soit environ deux cents personnes. Ces 600 loges travaillent tranquillement, dans le secret - ça existe -, et nous, le "conseil d'administration", nous sommes là pour extérioriser un certain nombre de positions que nous prenons. En même temps, nous essayons de montrer au public comment nous travaillons, comment nous réfléchissons aux problèmes qui se posent à notre société et les solutions que nous proposons à la sagacité collective".
Aujourd'hui (ndlr : samedi 16 avril 2011), la philosophe Cynthia Fleury est invitée à parler du courage. Vous allez ensuite échanger avec elle sur cette notion... Une réflexion telle que vous la menez en loge ?
"L'exemple d'aujourd'hui est peut-être un peu marginal. Pour prendre un exemple plus interpellant pour nous francs-maçons, nous avons récemment fait un colloque sur "la gestation pour autrui". Au cours de ce colloque, nous avons demandé à deux gynécologues obstétriciens, dont les points de vue sont opposés, de venir débattre avec nous de leur position sociétale - évidemment on ne réfléchit pas comme obstétriciens mais comme hommes de bonne volonté, nous sommes frères de bonne volonté. Notre commission de bioéthique s'est ensuite emparée des conclusions, va réfléchir et proposer un texte d'ici le mois de juin, qui sera ensuite communiqué aux médias. Voilà comment nous réfléchissons".

Le fruit de ces réflexions trouve-t-il ensuite une application dans la société ?
"La question est importante. Si nous faisions en sorte que nos propositions trouvent un prolongement direct par l'intermédiaire des pouvoirs publics, vous pourriez nous dire : "Mais finalement, vous dépassez le législateur et la société civile". Ce n'est pas comme ça que nous faisons. Les conclusions auxquelles nous aboutissons, nous les communiquons aux pouvoirs publics, aux représentants du Parlement, du Sénat, aux forces vives de la nation - les organisations syndicales par exemple - et c'est à eux de prendre ce qui les intéresse. Il y a quelques semaines, j'ai eu l'occasion de faire une intervention au Sénat et j'ai eu la satisfaction de voir que les sénateurs en général étaient assez contents de la manière dont on communiquait avec eux.
En fait nous faisons, à la suite de chaque colloque, une fiche très succinte que nous adressons à nos partenaires. On fait en sorte qu'elles se ressemblent dans leur présentation pour que les élus puissent se retrouver dans ce que propose le Droit humain... Nous sommes donc force de proposition mais jamais - en tout cas au Droit humain -, nous n'intervenons directement au niveau de l'instance de décision. Par contre, à chaque fois que l'on nous demande notre avis, on le donne ! C'est ça notre extériorisation aujourd'hui. Derrière ça, nos 17.000 membres travaillent tranquillement ; parce que notre méthode nous impose cette fermeture, sinon il n'y aurait pas de sérénité dans le débat. C'est la production de ces réflexions que nous extériorisons par l'intermédiaire du conseil d'administration. Une loge ne viendra jamais communiquer directement - ou à de très rares exceptions".
Au niveau local, les élus reçoivent-ils ce genre de "suggestions" ?
"Nos débats sont avant tout nationaux mais rien n'empêcherait, en cas de situation locale particulière, qu'une loge fasse des propositions. Cela ne s'est jamais encore produit".
Les francs-maçons de Dijon ont souhaité organiser une manifestation publique autour de la venue d'une philosophe. La franc-maçonnerie est-elle une philosophie ?
"Oui. Mais il y a deux aspects dans la philosophie : la déclaration et l'action. Nous préconisons une philosophie de l'action. C'est à dire que s'il s'agit de discuter en rond, on peut discuter très longtemps ! Ça ne fait pas beaucoup avancer les choses concrètement. Pour nous, la première chose est la formation du citoyen, du sujet. C'est ce qu'on appelle la démarche initiatique. Cette démarche initiatique n'est pas une fin en soi : elle doit arriver à ce qu'il y ait une amélioration du sujet qui s'est engagé. Et à travers cet engagement, ensuite, s'il peut contribuer à faire en sorte que les choses aillent mieux pour tout le monde, c'est tant mieux. C'est en ce sens que je parle d'une philosophie de l'action. Et, encore une fois, cette philosophie obéit à l'engagement de chacun. Un franc-maçon peut s'engager comme il peut dire : "Je préfère rester en retrait et réflechir avec les autres francs-maçons". L'engagement n'est pas une obligation".
- Le mot (philosophe) de François Rebsamen, sénateur-maire de Dijon
"Cette initiative a pour objet de proposer un temps de réflexion démocratique dans la cité, en créant un point de rencontre fraternelle entre le grand public et les francs-maçons de Bourgogne. Dans notre époque pressée, efficace, pragmatique, dans le temps de l'urgence, ce type de conférence maintient dans notre ville des traditions d'échange intellectuel et spirituel ; une fraternité du savoir ; une indépendance de pensée qui permet d'évoquer l'esprit, au-delà du temps.
Dans le monde actuel nous avons besoin de ces valeurs universelles qui ont pour nom "esprit de tolérance", "sens de la responsabilité", "respect de la liberté d'opinion" et "accueil". Je crois plus utile que jamais le fait de promouvoir un nouvel humanisme dans lequel l'éthique trouvera sa juste place et qui serait, après tout, le fondement d'une nouvelle sagesse des temps modernes.
Il ne s'agit pas d'imposer ici une nouvelle vérité mais une autre volonté, celle du respect, de l'échange, du dialogue entre les cultures, de l'inséparable affirmation des valeurs que nous portons tous : la liberté, la fraternité, l'égalité. Me revenaient tout à l'heure des propos prononcés il y a un siècle par Jean Jaurès : "Seule la clarté est révolutionnaire". Réfléchissez à cette notion de clarté et, peut-être, sortirez-vous de cette salle un peu plus révolutionnaires que vous n'y êtes entrés...".
- Extraits choisis de la conférence sur le courage de Cynthia Fleury, philosophe, enseignant-chercheur en philosophie politique à l'American University of Paris
Une définition du courage l "Cette chose que je dois faire, dit Jankélévitch, c'est à moi de la faire. La délégation à autrui s'arrête là. Le courageux est celui qui comprend que le cogito moral se pratique séance tenante. Seule temporalité viable : le présent. Cela se passe ici et maintenant. C'est là une autre manière de vivre l'instant présent. Etre courageux devient alors l'autre versant d'une autre sagesse : celle d'être présent à soi-même, affranchi des sphères fantasmatiques. Le courage nous assure d'être en phase car il ne se déporte ni vers le futur ni vers le passé : il est irrémédiablement là ; une sorte de vraie ontologie. Sans doute le moment où l'on éprouve la finitude et on tente de la dépasser. L'éternité séance tenante : voilà notre définition du courage".
Le courage construit le sujet l "Reprendre courage, c'est retrouver le chemin de cette subjectivité inaliénable. Il s'agit d'être irremplaçable, d'être nominativement concerné. La clause est de conscience, justement parce qu'elle est de désignation personnelle. Non seulement il s'agit de faire et de refaire le "déjà fait" qu'est le "à faire" mais il s'agit de le faire séance tenante, à l'instant même. Parce qu'il fait de nous un sujet, un agent de notre vie, le courage est finalement plus protecteur que le manque de courage. Renoncer à ces principes entraîne toujours, sur le long terme, une érosion du sujet dont il ne sera pas si simple de guérir...".
Modèle du courageux l "Le cynique grec peut rester un modèle de courage parce qu'il fait l'épreuve d'une transgression qui ne cherche ni à plaire ni à instrumenter mais simplement à être au plus près du dire-vrai, c'est à dire de cette capacité à se dire soi-même. Ce qui est exemplaire dans l'attitude cynique ne relève pas la provocation mais de l'expérience radicale d'être un avec soi-même. C'est là que le profil du courageux est un profil souverain : il s'agit de récupérer une maîtrise de soi, de s'imposer comme sujet souverain sans pour autant bien sûr pratiquer l'illusoire souveraineté sur les autres. La vrai souveraineté est une misère du pouvoir ; l'homme souverain courageux reste miséreux".
Le courage aujourd'hui l "Il existe de nos jours une forme de découragement généralisé, ressenti particulièrement dans le monde du travail. Ce malaise est directement lié au renforcement de la précarisation. Mais il faut rajouter à cela une précarisation morale dans la mesure où l'on assiste aujourd'hui à un désaveu des valeurs, qui sont renversées, falsifiées par l'ordre néo-libéral - sorte de parodie de l'ordre libéral. Les individus et les sociétés croient qu'ils vont pouvoir être les passagers clandestins de la morale. Que la lâcheté est parfois plus payante que le courage. Ma thèse, c'est qu'ils se trompent. Au contraire, pour les êtres humains comme pour la société, le prix de la lâcheté, le prix du renoncement, est beaucoup plus cher à payer que le prix du courage. La lâcheté quotidienne constitue une sorte d'apocalypse rampante. Elle fabrique de l'érosion de la personne, de l'isolement, et met en danger les structures collectives.
Attention : il ne s'agit pas d'opposer peur et courage. Peur et courage sont liés. Le courageux est celui qui éprouve la peur mais ne se laisse pas enliser par elle : il la dépasse. Donc le courageux n'est en aucun cas le téméraire, l'intempestif. Le courage s'éprouve à l'aune du découragement. Tous les hommes peuvent donc être courageux car nous avons tous en partage cette peur et nous pouvons donc tous avoir en partage ce dépassement de la peur".






