Le Droit Humain affirme avoir un avis autorisé sur la question de la mixité.
Déjà en 2007, le Grand Orient de France avait organisé un colloque sur la mixité et avait sollicité le Président du Conseil National en exercice à cette date, qui après avoir dit la réalité d’une mixité vécue dans l’égalité au Droit Humain, avait ajouté que la mixité était un problème des obédiences non mixtes.
Il disait vrai si l’on en croit les propos tenus par la Grande Maîtresse de la Grande Loge féminine de France sur Radio Parenthèse le lundi 16 février 2009. Yvette Nicolas a défendu l’idée que la GLFF était mixte en vertu des accords passés avec le Droit Humain et qui permet aux SS de rencontrer des FF pendant les tenues.
Nous apprécions l’humour !
Mais la mixité en Franc-maçonnerie ne saurait être réduite à un côtoiement occasionnel. Il s’agit d’un travail en loge qui place tous les membres d’une loge à égalité dans la vie de cette loge, depuis le travail sur les colonnes jusqu’à la direction des travaux. Autrement, on n’est qu’un visiteur qui, certes, peut émettre un avis, mais uniquement comme quelqu’un de passage. C’est, mutatis mutandis, la situation qui prévaut dans le monde profane où, la plupart du temps, l’autre de sexe différent n’est accepté que dans le cadre d’une relation bien circonscrite et limitée et ne saurait, en aucun cas, être un égal complètement intégré.
Sollicité pour faire entendre la voix de la mixité dans un colloque régional organisé par la GLFF ayant pour thème « Féminisme et Franc-maçonnerie. Y a-t-il un avenir pour la Franc-maçonnerie féminine ? », Michel Payen, Président du Conseil National, a dit à quel point la mixité pratiquée au Droit Humain était la mise en œuvre exemplaire de l’égalité des droits entre femmes et hommes.
Voici le texte de son intervention.
Mixité
D’abord je remercie les organisatrices de m’avoir invité et de me donner l’opportunité de parler de la mixité dans un colloque consacrée au féminisme et à la maçonnerie féminine. C’est pourquoi je suis venu avec des intentions tout à fait pacifiques et je dois d’emblée dire que je ne ferai pas de prosélytisme forcené pour le travail maçonnique en mixité tout simplement parce que l’engagement de chacun est une affaire de choix personnel, de liberté, et que ce qui est bien, déjà, c’est de s’engager. Reste ensuite à voir où conduit cet engagement et sur quelles valeurs il se fonde. Or, ici, aujourd’hui, il est bien clair que nos engagements à toutes et tous reposent sur des valeurs identiques et que nous sommes parfaitement en accord sur l’essentiel.
Il s’agit donc finalement d’échanger sur les raisons qui ont conduit chacun d’entre nous à faire le choix de travailler en Franc-maçonnerie soit en mixité, soit en non mixité, sachant, au bout du compte que la situation de mixité est inévitable dans la vie sociale et que nous avons en commun le souci de vivre cette mixité dans l’égalité.
Car poser la mixité ne signifie pas automatiquement poser l’égalité. L’humanité est sexuée et la société est sexuée. C’est une donnée naturelle. Pourtant certaines sociétés n’admettent pas le fonctionnement social en mixité. Et même dans les sociétés qui admettent la mixité est-ce pour autant le point de départ de politiques d’égalité ?
Voici d’ailleurs une expérience très intéressante que vous connaissez sans doute puisqu’elle a fait l’objet d’un article dans le journal Le Monde, cet automne. (Voir annexe).
Cela signifie que pour vivre non seulement en mixité mais surtout en bonne égalité, il est nécessaire de consacrer du temps avec ceux de son « genre », momentanément à l’abri du regard de l’autre « genre », ce regard chargé, souvent malgré lui, de tous les stéréotypes de l’éducation et de tous les préjugés sociaux dont il faut tant de maturité pour essayer de se débarrasser.
La mixité est une affaire de société. Elle parle de la place des hommes et des femmes, des lieux et des rôles qu’on leur assigne. C’est une affaire qui concerne l’éducation, la citoyenneté, le monde du travail, le religieux, le politique et donc sollicite le principe de laïcité dans son application car nombre de facteurs discriminants trouvent leurs racines dans ce qui ne devrait relever que de la sphère privée.
Après la Deuxième Guerre Mondiale, dans l’école, la mixité a d’abord servi la gestion des flux d’élèves au lieu de s’affirmer comme un choix et un principe de base de la démocratie française.
Le fait de mettre ensemble des enfants de sexes différents et du même âge ne tient absolument pas compte des différences de développement physique, intellectuel et des incidences sociales qui pèsent sur la vie d’un groupe. On ignore officiellement la division sexuée des activités humaines qui sont pourtant là de façon insidieuse. Pourquoi les filles qui sont en général de bonnes élèves, appréciées des enseignants, ne se retrouvent-elles plus du tout dans la même position favorable lorsqu’il s’agit du marché du travail et de la réussite sociale ?
Au passage de la puberté, un jeu de séduction s’établit en conformité avec les rôles attendus. Elles veulent plaire, comme les garçons, bien sûr, mais à leur façon de filles. C’est bien naturel. Mais on ne leur fixe pas les mêmes règles du jeu. Or, toute transgression se paie. Comment faire pour être reconnue à la fois comme fille séduisante et dans la performance scolaire alors que le préjugé dominant ne l’admet pas ? Comme on leur demande d’en assumer seules le coût identitaire et le coût social, c’est alors le moment où les filles rencontrent une baisse d’estime de soi car le mode d’éducation dominant fait que le sentiment de compétence est sexué du côté masculin. On demande plus aux garçons alors que les filles sont tributaires de ce qu’on attend d’elles. Elles anticipent les difficultés et les contraintes à venir et renoncent souvent. Elles font des choix « raisonnables » - au sens de l’assignation sociale - avec un manque d’ambition pour la détermination de leur métier ou de leur carrière. C’est sans doute une perte de résultats pour l’enseignement et la formation, mais c’est aussi une perte économique évidente et lourde de conséquences pour la société. Et ce ne sont pas là des constats nouveaux car Maria Deraismes les faisait déjà il y aura bientôt un siècle et demi !
Les filles qui réussissent et qui développent une ambition et un projet de vie autonome sont, majoritairement, celles qui sont soutenues par leur famille. Ce qui signifie qu’il faut que les adultes aient pour les filles une réelle ambition qui vise l’accomplissement de leurs talents et de leur vitalité.
Le monde du travail est lui aussi un monde mixte ; mais il reste avant tout un monde d’hommes. Là encore, il y a pour les femmes la tentation de fuir le piège du corps sexué qui implique la discrimination, la subordination et la dévalorisation.
Les ségrégations foisonnent selon les emplois, les postes, les niveaux hiérarchiques, les types de contrats et les salaires. La montée générale du travail féminin cache bien des inégalités. Là encore, les femmes reconduisent les modèles d’inhibition en fonction des préjugés. Elles reprennent à leur compte les idées reçues conformes aux attentes de la société. La mixité, encore une fois ne suffit pas ; il faut un travail réel en profondeur sur les mentalités.
Cette mixité très imparfaite est donc aujourd’hui remise en question.
La mixité desservirait les filles. II est vrai qu’en France, par exemple, elles sont moins nombreuses dans les filières scientifiques des études supérieures qui passent pour être des filières d’excellence.
On dit également que la mixité déconcentre les garçons qui, malgré le préjugé favorable, souvent inconscient, dont ils bénéficient, réussissent proportionnellement moins bien à l’école et au collège.
Certaines religions et sectes prônent le développement et des lieux séparés pour les hommes et les femmes, prolongeant ainsi la confiscation de leur liberté qui est imposée aux filles. Il est question, là, de les soumettre à la loi masculine et de les empêcher de devenir des citoyennes à part entière.
Pour le coup, la mixité, même imparfaite, devient un préalable. On s’aperçoit qu’il est dangereux de revenir à une forme de ségrégation qui maquille, en réalité, l’échec d’un projet social collectif et solidaire.
Dans la mixité, les filles se trouvent prises dans une contradiction qui les dépasse entre être objet de désir et avoir une ambition intellectuelle et sociale. Elles ne peuvent en sortir seules. C’est le rôle de la société et de l’école.
Mais il ne faut pas oublier que c’est parce que l’école est devenue mixte que l’égalité des sexes a pu être prouvée et que la supériorité adaptative des filles et leur capacité d’apprendre, ont pu être révélées. Il est simplement urgent de développer une éducation à la compréhension et au droit mutuel.
La mixité au « Droit Humain »<br>
L’Ordre Maçonnique Mixte International le « Droit Humain » n’est pas exempt de cette réflexion sur la question de la mixité dont il a pourtant une longue pratique et bien qu’il ait plus d’un siècle de recul et une expérience unique de réussite de mixité égalitaire.
La Fédération Française de l’Ordre Maçonnique Mixte International le « Droit Humain » compte aujourd’hui plus de 16 000 membres ce qui en fait la troisième obédience nationale de la Maçonnerie libérale adogmatique. C’est déjà là un point d’importance. Mais davantage encore, les valeurs qu’il porte, y compris d’authentiques et puissantes valeurs initiatiques, en font un Ordre significatif.
Au Droit Humain, la mixité, posée d’emblée comme principe fondateur, s’accompagne de l’égalité des droits et des devoirs, à savoir le partage des tâches sans discrimination sexuée et un accès égal aux responsabilités de tous ordres. L’intérêt de la mixité telle qu’elle est vécue au Droit Humain, c’est qu’elle permet de mieux comprendre l’autre sexe en dehors de toute relation de force ou de séduction dominatrice. Travailler en mixité, c’est s’enrichir de la différence de l’autre et non pas craindre de perdre quelque chose de soi.
Les fondateurs du Droit Humain, ont accompli une révolution qu’ils ont mise en oeuvre avec sagesse. Pour cela, ils n’ont pas cherché à imposer un ésotérisme mixte, ils se sont contentés de reprendre les rituels et la tradition des loges masculines en aménageant seulement ce qui eût été incompatible avec la mixité.
Mais les valeurs transmises par ses rituels sont universelles : la connaissance de soi, ce que les francs-maçons appellent le dégrossissement de la pierre brute, et l’ensemble du travail symbolique, ne sont pas sexués. L’initié(e) au masculin comme au féminin est d’abord un être humain.
Le travail en loge est une symbolique de la construction du Temple de l’Humanité qui ne peut s’élever au dehors, pour une humanité réconciliée et harmonieuse, que si chacun l’élève d’abord en soi. Cela passe par l’intégration en nous-mêmes de nos différentes composantes et en tout premier lieu de nos parts de masculin et de féminin.
Certains, frères ou soeurs, se disent troublés par la présence de l’autre sexe pendant le travail en loge. On ne saurait nier cette possibilité ; et c’est pour cela qu’il existe une franc-maçonnerie qui n’est pas mixte. Mais on ne peut en faire un absolu. C’est un simple choix, une convenance personnelle. D’autant plus que ce trouble existe aussi entre personne du même sexe. Il est en relation avec cette indifférenciation sexuelle qui existe in utero à l’origine en tout être humain et autour de laquelle, chacun construit ses propres choix sexuels. Ce trouble accompagne le désir et les phénomènes de séduction qui sont naturellement à l’oeuvre entre tous les individus. Or, qu’ils soient ou non en mixité, les francs-maçons apprennent à maîtriser leurs passions et à les canaliser en énergie constructive.
Certes, la sexualité travaille l’être humain au plus profond de ses processus psychiques, dans les zones les plus archaïques de son cerveau, là où jouent les pulsions les plus primitives dans leur violence native et chaotique, là où l’autre est instinctivement un danger, un ennemi, là où se niche la peur la plus incontrôlable. Ce sont de puissants moteurs psychiques s’ils sont intégrés à l’ensemble des processus mentaux, sinon ce sont des forces totalement destructrices. D’où la nécessité d’être au clair avec soi-même.
C’est affaire d’éducation. Mais, en grandissant, chacun est amené à poursuivre ce travail sur soi pour gérer une relation difficile et conflictuelle avec ce qui relève de la pulsion. En effet, le mode d’éducation qui nous a été imposé, ses présupposés culturels, le fonctionnement de la société, concourent à ce que ce ne soit pas une relation apaisée.
Par exemple, l’inégale participation du père et de la mère dans la prise en charge de la petite enfance est source de déséquilibre autant chez la fille que chez le garçon et affecte durablement la façon dont se noueront plus tard les relations avec l’autre sexe. Une volonté politique de mettre l’homme et la femme à égalité devant les impératifs de l’éducation, permettrait de réconcilier les adultes et de cesser de planter les germes de la discorde dans l’enfant.
La nature a fait l’homme et la femme porteurs égaux de l’exacte moitié du patrimoine génétique de l’enfant à naître, chaque moitié différant de l’autre. C’est là où réside la différence entre l’homme et la femme et leur rencontre possible.
La dualité féminin masculin est, en effet, la dualité fondamentale parce que c’est une dualité féconde. II y a là une dialectique symbolique très puissante : la métaphore de l’union sexuelle et de la fécondation exprime la résolution de l’opposition binaire dans le ternaire, la réunion de ce qui est épars dans une figure nouvelle qui contient ses composants et en même temps les dépasse. De ce qui est deux, procède un troisième différent et inédit. La différence est inscrite dans le processus biologique ; il y a union féconde parce qu’il y a différence, mais elle est aussi inscrite dans une symbolique : être égaux ne signifie pas être identiques et l’un n’est égal à l’autre qu’en étant soi donc essentiellement différent, donc nécessairement différent.
Les fondateurs du Droit Humain l’ont-il voulu ? Toujours est-il qu’ils ont créé les conditions d’un ésotérisme universel. Sans la mixité, comment comprendre pleinement le sens ésotérique de notre devise : « Liberté, Égalité, Fraternité » ? Car la mixité c’est surtout la découverte de la fraternité dans toute son étendue, entre homme et femme, c’est-à-dire leur égalité essentielle non plus dans la revendication d’un droit mais au plus profond d’eux-mêmes.
Dans un temple maçonnique où des hommes et des femmes participent ensemble, à égalité, à l’émergence d’une maîtrise collective, ce qu’est une loge, chacun apporte sa personnalité, ses différences, parmi lesquelles sa différence sexuelle : en loge mixte, il n’y a que des êtres humains mettant en jeu toutes les composantes de leur personnalité afin qu’ensemble ils fassent exister cette loge. La mixité vécue dans l’égalité est créatrice absolument.
Ce que les fondateurs de l’Ordre Maçonnique Mixte International le « Droit Humain » ont compris, c’est que la reconnaissance de l’autre dans sa masculinité ou sa féminité n’en épuise pas la définition et qu’une fois reconnue la différence de l’autre encore faut-il se garder de le réduire à cette différence. Chacun a aussi le droit d’être différent de sa différence qui, en aucun cas, ne saurait le résumer. C’est affaire de devoir de tolérance plus que de liberté de choix. Et c’est surtout affaire d’amour, valeur qui, dans sa plénitude, transcende toutes les autres.
L’amour à son plus haut degré est amour de la différence. Nous avons donc l’impératif de nous aimer nous-mêmes pour intégrer cet autre si gênant en nous-mêmes et auquel on ne peut rester fermé sous peine de ne jamais pouvoir s’ouvrir aux différences des autres.
Les Francs-Maçons du Droit Humain travaillent au progrès de l’humanité, ce qui signifie qu’ils croient en l’être humain, en sa capacité de mettre son énergie et son intelligence au service du bien de tous. Pour cela, un ordre mixte et international a été créé. Le progrès de l’Humanité ne se conçoit pas sans le progrès de chacun sur lui-même. Le double principe de mixité et d’internationalisme signifie volonté de paix entre tous les humains, entre ces morceaux d’humanité que sont les nations, et volonté de paix entre les hommes et les femmes, entre les deux moitiés de l’humanité. Mais il signifie aussi volonté de pacifier en nous tout ce qui est contradictoire et qui nous morcelle.
Peut-on penser sa propre mixité ? Concevoir, au-delà des stéréotypes sociaux et culturels, que nous sommes un habit d’Arlequin, patchwork de pulsions, de sentiments, d’élans, de réactions et d’affects qui ne sont jamais univoques ? Que, précisément, s’humaniser consiste à intégrer ce patchwork pour en faire la base sur laquelle nous pouvons nous sentir ouverts de cœur comme d’esprit ? Et, qu’ainsi, nous devenons prêts à accueillir l’autre comme un autre, voire totalement différent dans la radicalité de son altérité.
La mixité, comme principe de travail maçonnique, nous aide à accepter toutes nos composantes et à les intégrer pour être en paix avec nous-mêmes et en paix avec les autres. Elle nous permet de dépasser nos propres frontières, tout ce qui nous cloisonne et nous enferme dans des rôles préfabriqués. Elle nous apprend à écouter, à comprendre et à parler tous les langages qui sont nôtres, ceux du coeur et de la raison, ceux du corps et de l’esprit, ceux de la tendresse et de la violence, ceux de la matière et ceux du symbole, la parole des pulsions et la parole de la maîtrise.
C’est à cela que nous devons travailler pour avancer dans la voie de l’égalité. Car le travail sur soi n’exclut pas l’engagement pour la construction d’une société plus juste et plus fraternelle, mais il le conditionne.
Comment puis-je être prêt à accueillir tous les mélanges dont la société est faite si je censure mes propres métissages et si je reste ainsi étranger à moi-même, prisonnier des modes et des conformismes, contraint par les préjugés et les stéréotypes ? Comment puis-je avoir une pensée libre si je ne la dégage pas de tout ce chaos ? Et si je ne travaille pas à libérer ma pensée, que signifie alors la liberté de pensée ?
Depuis plus d’un siècle, grâce à Maria Deraismes et à Georges Martin, le Droit Humain est le laboratoire où se travaillent des relations débarrassées de préjugés et où l’égalité devient une réalité. Il est ce lieu unique, parce qu’il résiste au temps et aux préjugés sexistes, où se retrouvent les hommes et les femmes, avec leur spécificité, avec leurs différences, pour construire l’humanité meilleure qui constitue leur projet. Ils apprennent à s’écouter, à se respecter, à mieux se comprendre. Ils construisent une franc-maçonnerie qui prouve qu’une société plus juste, qui traite réellement à égalité tous les êtres humains, est possible.
Ce que je dis là ne condamne aucunement la Maçonnerie « mono genre » qui travaille également sur la base des mêmes valeurs de liberté, d’égalité et de fraternité, pour une humanité dans laquelle l’humain ait toute sa place, dans laquelle les êtres humains puissent vivre debout dans la reconnaissance de leur absolue dignité et dans le respect absolu des autres, ayant fait ce travail sur eux-mêmes qui permet d’atteindre en soi l’injonction à la conscience et à la responsabilité qui fait passer de l’espèce humaine à l’Humanité, du biologique à l’éthique, qui fait passer de l’être ordinaire à ce qu’Emmanuel Lévinas appelle « un autrement qu’être » et je le cite – il s’agit d’un extrait d’une série d’entretiens publiés sous le titre Entre nous. Essais sur le penser-à-l’autre, 1991 – et voici ce qu’il dit : « Il est évident qu’il y a dans l’homme [au sens de l’être humain] la possibilité de ne pas s’éveiller à l’autre ; il y a la possibilité du mal. Le mal, c’est l’ordre de l’être tout court et, au contraire, aller vers l’autre c’est la percée de l’humain dans l’être, un « autrement qu’être » ».
Notre but commun n’est-il pas, quel que soit le chemin emprunté, de construire un bien vivre ensemble où nous nous retrouvons inéluctablement en mixité, un bien vivre ensemble qui nous demande d’apprendre la mixité, qui nous demande d’apprendre notre mixité ?
Annexe
Article du Monde du 13/11/08 - STOCKHOLM ENVOYÉE SPÉCIALE
L’égalité des sexes à bonne école.
Elles glissent en riant sur les toboggans, grimpent avec énergie sur les bancs, s’emparent des voitures à roulettes que les animatrices ont mises à leur disposition. Emma, Ida et Alice, qui viennent de fêter leurs 3 ans, profitent d’un des temps non mixtes instaurés en 2005 par l’école de Järfälla, dans la banlieue de Stockholm : une fois par semaine, les fillettes de cette école pilote en matière d’égalité des sexes sont invitées, pendant la matinée, à faire de la gymnastique "entre elles".
Cette - légère - entorse au principe de mixité a été introduite au nom de l’égalité entre filles et garçons. « Lorsque les enfants faisaient de la gymnastique ensemble, les garçons prenaient toute la place, raconte Ingrid Stenman, l’une des responsables de l’école. Ils accaparaient les jeux, ils occupaient l’espace, et les filles finissaient par s’effacer : elles se retrouvaient dans les coins. Depuis que les filles sont entre elles, elles reprennent confiance. Elles jouent librement et elles découvrent que faire du toboggan, sauter ou courir, c’est vraiment amusant ! »
LEÇONS DE VIE DOMESTIQUE
Depuis 2005, les 24 éducateurs de cette école suédoise qui accueille une centaine d’enfants âgés de 1 à 5 ans ont aussi tenté de modifier leur comportement. "Nous n’en avions pas conscience, mais avant, nous encouragions les garçons à prendre des risques, à sauter, à s’amuser, alors que nous disions sans cesse aux filles de faire attention, poursuit Ingrid Stenman. Nous restions autour d’elles, à les retenir comme si elles allaient tomber ou à les aider comme si elles n’allaient pas y arriver. Sans le savoir, nous les empêchions de profiter des jeux !"
Il y a encore quelques années, Ingrid Stenman aurait pourtant souri à l’idée que, dans son école, les filles et les garçons n’étaient pas traités de la même manière. Mais, en 2004, une chercheuse spécialisée dans les questions de « genre » est venue travailler à Järfälla dans le cadre d’un programme gouvernemental sur l’égalité des sexes. Pendant plusieurs mois, elle a filmé les activités, observé l’accueil des enfants le matin, assisté aux repas de midi. Et ses conclusions ont stupéfié les éducateurs : sans en avoir conscience, ils réservaient aux filles et aux garçons un traitement bien différent.
Les adultes laissaient ainsi beaucoup plus de place aux garçons, qui utilisaient en moyenne les deux tiers du temps de parole. Lors des échanges avec les enfants, les éducateurs acceptaient sans difficulté que les garçons interrompent les filles alors qu’ils demandaient aux filles d’attendre patiemment leur tour. Enfin, ils avaient deux registres de discours : des phrases courtes et directives pour les garçons, des discours plus longs et plus détaillés pour les filles.
Lors des repas, ces différences tournaient à la caricature : les films tournés en 2004 montrent des petites filles de 3 ou 4 ans servant docilement des verres de lait ou des assiettes de pommes de terre à des petits garçons impatients. Une répartition des rôles encouragée, bien involontairement, par les éducateurs. "Sans nous en rendre compte, nous demandions aux filles de nous aider à porter les plats et à participer au service, sourit Barbro Hagström, l’une des éducatrices. Nous ne sollicitions jamais les garçons."
Dans un pays où l’on ne plaisante pas avec l’égalité des sexes, l’étude a consterné les éducateurs. « Nous avons découvert que nous avions des préjugés sur la manière dont doivent se comporter les enfants », constate Mme Hagström.
« Nous attendions des filles qu’elles soient calmes, polies et serviables, alors que nous acceptions sans difficulté que les garçons fassent du bruit et réclament haut et fort ce qu’ils voulaient. Cela a suscité beaucoup de discussions à l’école, mais aussi dans ma famille, qui compte trois garçons ! » En 2004, le gouvernement suédois, qui a consacré près de 500 000 euros à des projets scolaires sur l’égalité des sexes, a alloué 7 525 euros à l’école de Järfälla. Pendant un an, Ingrid Stenman a suivi à mi-temps un cursus universitaire sur le « genre », qui lui a permis de découvrir que les éducateurs de Järfälla agissaient en fait comme la plupart des adultes.
« Dans les écoles, comme dans les familles, les stéréotypes restent très présents, même si les parents ou les enseignants n’en sont pas conscients », résume Lars Jalmert, professeur à l’université de Stockholm.
Au terme de ce travail, l’équipe éducative de Järfälla a décidé d’instaurer deux temps non mixtes d’une heure trente par semaine. Selon les éducateurs, ces moments permettent aux enfants de profiter tranquillement des jeux associés à « l’autre sexe ».
Les filles peuvent ainsi conduire des voitures ou sauter sur les bancs sans que les garçons les dérangent. Réunis dans une autre salle de jeux, les garçons, eux, s’amusent avec des dînettes, des peluches et des poupées sans que les filles viennent s’approprier les lieux et leur donner des leçons de vie domestique.
La mixité est aussi suspendue, de temps à autre, pendant les repas : pour éviter que les filles jouent les auxiliaires de service, certains déjeuners se déroulent autour de tables séparées.
Mais l’étude de 2004 a surtout conduit les éducateurs à prêter une attention nouvelle à leurs gestes de tous les jours. « Ce travail nous a ouvert les yeux, résume Ingrid Stenman. Aujourd’hui, nous tentons de faire bouger les frontières : un garçon qui veut jouer à des jeux "de fille" ne doit pas se sentir faible ou ridicule, une fille qui s’affirme et prend la parole ne doit pas sentir de réprobation. C’est un jeu "gagnant-gagnant" qui ouvre de nouveaux espaces aux filles comme aux garçons : s’ils le souhaitent, ils peuvent sortir des schémas traditionnels. »
Le programme sur l’égalité des sexes lancé en 2004 par le gouvernement a touché 28 écoles accueillant des enfants de 1 à 5 ans. « Les désordres scolaires sont liés, pour beaucoup, aux inégalités entre les sexes et au manque de respect pour les autres êtres humains, affirme Nyamko Sabuni, la ministre de l’intégration et de la parité du gouvernement de centre droit. Le combat pour l’égalité des sexes doit commencer le plus tôt possible. »
Un budget de près de 11 millions d’euros doit permettre d’étendre ce programme aux écoles élémentaires dans les années à venir.
Anne Chemin